L’agriculture francaise de demain: high-tech avec des weekends ‘off’

Hectar, l’ecole financee par Xavier Niel, veut rendre l’agriculture plus rentable, plus attractive, “plus sexy” au moyen de la technologie. D’autres en France s’y essaient deja.

Sur le campus d’Hectar, une exploitation agricole qui sert de centre de formation, une veterinaire, Julie Renoux, s’occupe des vaches.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

L’agriculture francaise de demain: high-tech avec des weekends ‘off’

Hectar, l’ecole financee par Xavier Niel, veut rendre l’agriculture plus rentable, plus attractive, “plus sexy” au moyen de la technologie. D’autres en France s’y essaient deja.

Sur le campus d’Hectar, une exploitation agricole qui sert de centre de formation, une veterinaire, Julie Renoux, s’occupe des vaches.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

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YVELINES, France — A l’ouest de Paris, une ferme centenaire au coeur de la verdure s’est transformee en campus de start-up. Ici, des codeurs apprennent a programmer un robot moissonneur, des jeunes citadins concoivent des vignobles et des exploitations agricoles guides par l’intelligence artificielle, et peaufinent leurs presentations pour les investisseurs.

Dans un champ voisin, des etudiants inspectent des vaches equipees de colliers de style Fitbit (montres electroniques) traquant leur etat de sante, puis se dirigent vers une grange transformee en open-space moderne (avec machine a cappuccino). La, penches sur leurs ordinateurs portables, ils etudient les techniques d’agriculture les plus rentables pour inverser le changement climatique par l’agriculture.

Ce groupe d’etudiants fait partie d’un nouveau projet d’entreprise agricole peu orthodoxe denomme Hectar. La plupart d’entre eux n’ont jamais cotoye de vaches et encore moins mis les pieds dans un champ de roquette bio.

Mais une crise guette la France: une grave penurie d’agriculteurs. Et ce qui compte le plus, c’est que les etudiants reunis sur ce campus soient innovants, d’origines diverses et surtout motives pour travailler dans un secteur qui a desesperement besoin d’eux pour survivre.

“Nous devons attirer une generation entiere de jeunes pour changer l’agriculture, produire mieux, moins cher et plus intelligemment,” explique Xavier Niel, milliardaire francais de la tech et bailleur de fonds principal de Hectar. M. Niel, qui depuis des decennies est un trublion du milieu statique de l’entreprise francaise, a desormais rejoint un mouvement en plein essor visant a transformer l’agriculture francaise — qui est sans doute le secteur le plus protege du pays.

“Et pour reussir ca,” precise-t-il, “il faut rendre l’agriculture sexy.”

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Antoine Mache, 32 ans, ingenieur en robotique a NeoFarm, une exploitation agricole de moins d’un hectare.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

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NeoFarm a ete fonde par deux entrepreneurs de la tech.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

La France est le premier producteur agricole de l’Union Europeenne, avec un cinquieme de la production agricole totale des 27 pays membres. Mais la moitie de ses agriculteurs ont plus de 50 ans et partiront a la retraite d’ici 10 ans, laissant derriere eux pres de 160 000 exploitations.

Bien que le taux de chomage des jeunes depasse les 18%, 70 000 emplois agricoles ne trouvent pas preneur, et les jeunes, meme les enfants d’agriculteurs, ne se bousculent pas au portillon.

Beaucoup sont decourages par l’image de l’agriculture comme d’un metier ereintant et precaire qui tient les agriculteurs prisonniers de leurs terres. Et si la France recoit annuellement 9 milliards d’euros d’aides agricoles europeennes, pres d’un quart des agriculteurs francais vit sous le seuil de pauvrete. Une epidemie silencieuse de suicides d’agriculteurs sevit dans le pays depuis des annees.

Contrairement aux Etats-Unis, ou l’agriculture s’est depuis longtemps engagee dans le numerique et ou les cultures hydroponiques se multiplient a travers le pays, la revolution tech-agricole a plus de mal a prendre en France. Le secteur est extremement reglemente et le montant des aides calcule en fonction de la taille des exploitations, et non de leur production — un systeme en place depuis des dizaines d’annees qui agit comme un frein a l’innovation.

Le gouvernement francais soutient quelques mesures d’evolution du gigantesque programme europeen d’aide agricole, meme si les critiques considerent que ces mesures ne vont pas assez loin. Le president Emmanuel Macron tente de rajeunir l’image de l’agriculture en appelant de ses voeux une transition rapide vers l’ “AgriTech” et une agriculture durable dans le cadre du plan de l’Union Europeenne pour eliminer les emissions de gaz a effet de serre d’ici 2050.

Mais pour convaincre une armee de jeunes de porter l’agriculture vers le futur, disent ses partisans, il faut d’abord faire changer le style de vie des agriculteurs.

“Si on leur dit: tu dois travailler 24h sur 24, 7 jours sur 7, ca ne marchera pas,” explique Audrey Bourolleau, fondatrice d’Hectar et ancienne conseillere Agriculture de M. Macron. “Pour que l’agriculture de demain ait un nouveau visage, il faut une revolution sociale.”

Le projet d’Hectar consiste a attirer chaque annee 2000 jeunes issus de milieux urbains, ruraux ou defavorises, pour leur apprendre le sens des affaires et qu’ils deviennent des agriculteurs-entrepreneurs capables de creer des projets d’agriculture durable et d’attirer des investisseurs — le tout en faisant des benefices et en profitant de leurs week-ends.

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Des etudiants inspectent des vaches equipees de colliers de type Fitbit a Hectar.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

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Audrey Bourolleau, la fondatrice d’Hectar, a ete conseillere Agriculture du president Emmanuel Macron.Credit…Andrea Mantovani for The New York Times

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Esther Hermouet, a gauche, etudie a Hectar et souhaite reprendre le vignoble de sa famille.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

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Xavier Niel, le milliardaire de la tech, est le premier investisseur d’Hectar.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

Cree sur le modele de l’ecole de codage 42 que Xavier Niel a fondee il y a 10 ans, le campus d’Hectar n’est pas integre a l’Education nationale. Il propose des cours gratuits et une formation intensive, mais pas de diplome reconnu par l’Etat. Finance essentiellement par des investisseurs prives et des sponsors du monde de l’entreprise, M. Niel tient le pari que les diplomes d’Hectar seront plus entreprenants, plus innovateurs et finalement plus enclins a transformer l’economie francaise que les etudiants des ecoles agricoles traditionnelles. (Mais il y a une limite au bouleversement que peut operer Hectar: les etudiants devront tout de meme obtenir un diplome dans une ecole agricole pour pouvoir travailler comme agriculteur en France.)

Certains de ces principes sont deja mis en oeuvre en France. A NeoFarm, une petite exploitation d’a peine un hectare de surface a une demi-heure du campus d’Hectar, quatre jeunes employes travaillent par ordinateur a programmer un robot qui semera des graines en lignes droites et nettes.

Fonde par deux entrepreneurs francais, NeoFarm est a la pointe d’une tendance en France qui voit des investisseurs creer de petites exploitations a proximite de zones peuplees et produire une nourriture saine en utilisant moins d’energie fossile et d’engrais. Dans les grosses exploitations francaises, la technologie sert a accroitre les rendements et reduire les couts. Pour les petites, la tech peut servir a multiplier leur nombre, tirer le maximum de terrains beaucoup plus petits, et reduire les couts et le travail fastidieux pour creer un mode de vie plus attractif, explique Olivier Le Blainvaux, co-fondateur de NeoFarm qui possede 11 autres start-ups dans les domaines de la defense et de la sante.

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Olivier Le Blainvaux, co-fondateur de NeoFarm. Il est convaincu qu’un mode de vie plus attractif est possible pour les petits exploitants.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

“La robotique rend ce travail interessant,” dit Nelson Singui, 25 ans, embauche recemment pour s’occuper des recoltes et surveiller les systemes d’automatisation des semis, des arrosages et des recoltes de carottes.

Contrairement a autres exploitations sur lesquelles M. Singui a travaille, NeoFarm offre des horaires de travail normaux, l’opportunite de travailler avec les toutes dernieres technologies ainsi que des perspectives d’evolution. L’entreprise projette d’ouvrir quatre nouvelles exploitations dans les prochains mois.

Cette expansion coincide avec l’arrivee dans les regions rurales de “neo-paysans” , des citadins venus tenter l’experience de l’agriculture durable, et qui sont attires par une carriere qui leur permet de participer au combat contre le changement climatique. En France, 20% des emissions de gaz a effet de serre proviennent de l’agriculture.

Mais certains de ces agriculteurs debutants ne savent pas comment rendre leurs entreprises financierement viables, dit Olivier Le Blainvaux. Des initiatives comme NeoFarm et l’ecole Hectar visent a perenniser les nouveaux arrivants en les aidant a developper des entreprises rentables et a s’affranchir des aides gouvernementales, qui, selon leurs detracteurs, decouragent l’innovation et la prise de risque.

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Sur le site de NeoFarm, des codeurs programment des robots moissonneurs. Credit…Andrea Mantovani for The New York Times

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Enguerrand de Saint Priest, un cadre a NeoFarm, controle le temps requis pour chaque tache.Credit…Andrea Mantovani for The New York Times

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“La robotique rend ce travail interessant,” dit Nelson Singui, employe a NeoFarm.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

Cette vision idealiste ne convainc pas tout le monde, et certainement pas les puissants syndicats d’agriculteurs du pays.

“Quand on n’est pas dans le secteur, c’est tres facile de dire ‘je vais le rendre sexy avec la technologie’,” relativise Amandine Muret Beguin, 33 ans, presidente du syndicat des Jeunes Agriculteurs d’Ile-de-France, la region ou se trouvent les 600 hectares du campus d’Hectar. “Vous pouvez avoir les meilleures ecoles, les meilleurs robots, mais ca ne veut pas dire que vous aurez une meilleure vie.”

Mme Muret Beguin, fierement issue d’une famille d’agriculteurs, exploite environ 200 hectares de cereales. D’apres elle, l’agriculture francaise a deja pris le tournant de l’ecologie durable, mais le grand public n’en a pas conscience.

Les membres de son syndicat sont sceptiques quant a l’utilite d’un campus comme Hectar quand, selon eux, les ecoles agricoles reconnues par l’Etat, qui enseignent deja le management et les techniques agricoles, manquent cruellement de moyens. Pour attirer davantage de candidats vers l’agriculture, estime Amandine Muret Beguin, il faut que les consommateurs “reconnaissent et valorisent le dur travail que font deja les agriculteurs.”

Pour d’autres a l’inverse, comme Esther Hermouet, 31 ans, qui vient d’une famille de vignerons pres de Bordeaux, Hectar repond a une demande que les autres institutions agricoles ne satisfont pas.

Cet apres-midi-la, Mme Hermouet discute avec un groupe d’etudiants de milieux tres differents : un producteur audiovisuel au chomage, une entrepreneuse musulmanne et un producteur de cidre artisanal.

Mme Hermouet, son frere et sa soeur, etaient a deux doigts d’abandonner le vignoble de leurs parents, proches de la retraite. Ils craignaient que leur reprise de l’exploitation soit davantage une source de problemes qu’autre chose. Certains de leurs voisins avaient deja vu leurs propres enfants quitter les vignobles pour des emplois plus faciles qui ne necessitaient pas de se lever a l’aube.

Mais son experience a Hectar, dit-elle, la rend plus optimiste quant a la viabilite du vignoble, tant du point commercial que de celui de son mode de vie. Elle y apprend les rudiments de la presentation d’entreprise, les credits d’impots pour la capture du carbone pour aider a maximiser les profits, et les techniques de gestion du sol pour reduire l’impact climatique. Elle y decouvre des moyens de travailler moins mais de facon plus intelligente, par exemple en se servant de la technologie pour n’identifier que les vignes qui necessitent d’etre traitees.

“Si mon frere, ma soeur et moi allons travailler la terre, on veut avoir une vie decente”, explique-t-elle. “On veut trouver un nouveau modele economique, pour que le vignoble devienne rentable et durable pour l’environnement pour les decennies a venir.”

Pour Xavier Niel, qui a fait fortune en bouleversant le marche francais des telecoms, faire partie d’un mouvement qui veut moderniser la facon dont la France se nourrit, c’est un peu comme viser la lune.

“C’est une vision qui peut sembler trop belle pour etre vraie”, reconnait-il. “Mais souvent, on se rend compte qu’il est possible de transformer de telles visions en realite.”

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La pesee du basilic en fin de journee a NeoFarm.Credit…Andrea Mantovani pour The New York Times

Leontine Gallois a contribue a cet article.

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